Migrations

Quand j’ai un tel livre entre les mains, je ne peux que m’étonner et être triste qu’il soit passé (quasi) inaperçu à sa sortie, en 2021, tant il est extraordinaire. Je dois un immense merci à Céline sans qui je ne l’aurais jamais lu.

Au Groenland, Franny Stone traque les dernières sternes arctiques, avec l’intention de suivre leur migration vers l’Antarctique. 

Cette jeune femme solitaire et mystérieuse cherche un bateau qui lui permettra de suivre les oiseaux qu’elle a équipés d’un émetteur. Comment convaincre un capitaine assez fou pour la suivre dans cette aventure? En lui promettant qu’en suivant les oiseaux, ils trouveront du poisson, plein de poisson – car dans ce monde-là, qui n’a pourtant rien de dystopique, les animaux ont peu à peu disparu de la terre, de la mer, et du ciel.

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J’emporterai le feu

Dans ses remerciements qui clôturent « J’emporterai le feu », Leïla Slimani s’adresse à ses amis : « votre feu brûle en moi pour toujours ». Oui, ce feu, depuis le titre, embrase toutes les pages du dernier volume de la trilogie « Le pays des autres » (voir ici le volume 1 et le volume 2). Ce roman est assurément le meilleur de la saga familiale de l’écrivaine – et probablement le meilleur de tous ses romans.

C’est du point de vue de Mia, enfant de la troisième génération, petite-fille de Mathilde et Amine, que s’ouvre ce dernier volume, qui nous emmène des années 1980 à aujourd’hui.

En ces années 1980, une étincelle pourrait faire exploser le Maroc: sécheresse, guerre coûteuse du Sahara, inflation, misère. Mehdi, le père de Mia, haut fonctionnaire, vient d’intégrer la présidence du Crédit Commercial du Maroc à Casablanca après un long chômage. Sa nomination dans cet obscur organisme de crédit spécialisé dans l’immobilier et le tourisme ressemble à une mise au ban. Mehdi, homme intègre, n’en sortira pas indemne, victime d’un pouvoir monarchique corrompu et des manigances des courtisans

Mia et sa soeur Inès sont élevées dans une maison où ses parents intellectuels (leur mère Aïcha, fille de l’Alsacienne Mathilde, est devenue gynécologue à Rabat après ses études de médecine) défendent la liberté, critiquent le fanatisme, parlent français, mangent du porc et boivent de l’alcool – mais dehors, « il ne fallait pas en parler, ne pas provoquer, faire semblant de respecter la bienséance. » Le Maroc, sous ses allures ouvertes, est une dictature.

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Madelaine avant l’aube

livre Madelaine avant l'aube de Sandrine Collette

On adore mettre les gens dans des cases. 

Ainsi, Sandrine Collette a longtemps été affublée de l’étiquette « autrice de roman noir », mais ses derniers romans sont bien plus que cela – et son maintien dans la seconde sélection du prix Goncourt (quoiqu’on pense du Gongourt) en est bien la preuve.

Avec « Madelaine avant l’aube », elle nous emmène loin, très loin. Même si, avec Sandrine Collette, on ne sait jamais tout à fait où ni quand l’on est. On lit entre les lignes.

Les Montées, c’est un hameau de trois fermes « au bout du monde » – il y a des marais, plus loin un village, des forêts, des champs et un fleuve, le Basilic. Ici la vie n’est que labeur. Dans sa ferme, Eugène, ses fils et sa femme Aelis travaillent dur, du matin au soir. 

Plus loin, dans l’autre ferme, il y a Ambre, la jumelle d’Aelis, et son mari Léon, qui fabrique des sabots quand il ne boit pas. 

Plus loin encore,  vivent la vieille Rose et Bran, qui veille sur elle. 

Aelis et Ambre sont inséparables, l’une a enfanté par cinq fois, le ventre de l’autre est resté vide. Mais. L’arrivée de Madelaine, une « fille de faim », va tout changer: la petite sauvageonne devient une fille pour Ambre, une cousine pour les fils d’Aelis, et l’amie inséparable de Bran – mais en elle subsistent des réflexes sauvages, et on la devine prête à bondir comme une bête à la moindre alerte.

Moi, je n’avais rien à lui donner. Et pourtant le lien le plus immédiat et le plus fort, celui qui resterait à jamais, même après que Rose eut cédé la petite à Ambre, était entre elle et moi. Je l’avais su au premier coup d’œil et j’ai vu qu’elle savait aussi: nous étions pareil. Nous étions sauvages. Nous étions à part 

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La fileuse de verre

couverture du livre La fileuse de verre

Rosetta, canella, ulivetta, paternostro, conterie: Tracy Chevalier nous ouvre les portes du merveilleux univers des perles de verre. 

Avec elle, nous avions appris l’art du quilt, la précision de la broderie, la discipline de la tapisserie, l’exigence de la peinture, la science des fossiles et j’en passe – cette fois-ci, elle a choisi de nous immerger dans l’artisanat des maîtres verriers de l’île de Murano.

C’est sur l’île de la lagune vénitienne que sont regroupés les verriers, chassés de Venise en 1201 de peur que leurs fours y mettent feu. En cette fin de XVe siècle, la production du verre est régie par des règles strictes et claniques, et s’exporte vers le monde entier – tel qu’on le connaît à cette époque, bénéficiant de l’hégémonie commerciale du port franc de Venise. 

Les Rosso sont verriers de père en fils. Mais c’est un long apprentissage qu’il faut faire avant de devenir « maestro » et à la mort accidentelle de son père, Marco Rosso est encore un jeune chien fougueux qui pourrait faire sombrer l’atelier familial. Sa soeur, Orsola, a été initiée en secret à la fabrication des perles, à la lampe – comme toute fille, Orsola consacre ses journées aux activités domestiques de la maison, et ne sait ni lire ni écrire. Ses perles vont lui offrir un peu d’indépendance et lui donner la possibilité de sauver les Rosso de la ruine. Elles vont aussi lui ouvrir les portes de Venise, d’où ses perles partiront vers la « terraferma », traverseront les frontières et les mers. Bientôt, un fléau va s’abattre sur la cité lacustre: la peste va faire de terribles ravages, et les Rosso ne seront pas épargnés. 

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La passion Lippi

couverture du livre La passion Lippi

Qui aurait pu prédire que ce gamin livré à lui-même serait sacré, en 1461, meilleur peintre de Toscane? Qui aurait imaginé que la noblesse s’arracherait un jour ce petit va-nu-pieds repoussant? Qu’il ouvrirait un des ateliers les plus florissants, mieux, qu’il oeuvrerait à la reconnaissance des peintres en imposant de se faire payer pour leur talent et non plus seulement pour leur travail?

Cosme de Médicis, sûrement. 

Le fils de banquier et mécène florentin le débusque un jour de 1414 – l’enfant en haillons aux pieds recouverts de corne l’éblouit par le dessin qu’il a réalisé à même le sol d’une ruelle. Il a découvert Filippo Lippi, qu’il met entre les mains d’un maître encore inconnu, Guido di Pietro, futur Fra Angelico. C’est lui qui le formera aux pigments et à la peinture, tandis que le couvent des carmes se chargera de son éducation et le fera moine. Si Lippi fait découvrir à son maître le chemin sacré de la foi, lui-même n’a surtout foi qu’en son propre plaisir, partagé avec les prostituées des bordels de la ville.

Mais il se révèle un génie, qui va travailler avec les meilleurs, et entre deux fresques, enchaîner les frasques…  

Le bouillonnant Lippi aime les femmes, aime la fête, ne tient pas souvent parole, provoque, suscite la malveillance, mais il continue à séduire par son art. Et puis, il y a ce jour où il rencontre l’amour en la Vierge Marie… ou plutôt son modèle, une jeune nonne du couvent de Prato.

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Nous voulons tous être sauvés

couverture du livre Nous voulons tous être sauvés

Depuis le jour de ma naissance, je ne fais que semer le désordre: des excès en pagaille, des impulsions que j’ai suivies sans réfléchir, dans le bonheur comme dans le malheur. C’est la seule façon de vivre que je connaisse, je n’arrive pas à échapper à cette férocité; s’il y a un sommet, il faut que je l’atteigne; s’il y a un abîme, il faut que je le touche ».

Daniele a vingt ans, et il vient d’intégrer l’unité psychiatrique d’un hôpital pour une semaine – une hospitalisation sans consentement, suite à un énième excès, pendant laquelle il devra se soumettre à des soins.

Derrière ce trop plein de fêtes, d’absorption de substances chimiques en tout genre, de moments euphoriques et de chutes vertigineuses, Daniele cherche désespérément un sens à la vie. Un sens qui lui explique ses peurs, la mort. Il éprouve une révolte constante pour le malheur des autres.

Soutenu par ses parents aussi aimants qu’impuissants, Daniele est allé de traitement en traitement depuis deux ans, mais aucun ne semble pouvoir l’aider à sortir de cet enfer solitaire.

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Daddy

Daddy
Emma Cline

Emma Cline fut un véritable coup de foudre littéraire lorsque son premier roman, « The Girls » (La Table Ronde, 2016), est sorti.

Dernièrement, nous l’avions retrouvée après cinq longues années de silence littéraire, avec le roman « Harvey » – si le roman était particulièrement incisif et déroutant, on n’y retrouvait pourtant pas l’écriture si particulière qui avait donné cette voix à « The Girls ».

C’est cette voix que j’ai recherchée dans Daddy, une série de dix nouvelles, comme des Polaroïds saisis sur le vif.

A travers ses nouvelles, Emma Cline nous fait entrer subrepticement par des brèches dans les vies de ses personnages, dont on saisit de brefs moments avant de devoir ressortir, les laissant à leur histoire – un peu frustrés parfois de la chute.

Dans la plupart des nouvelles, le ton à la fois mordant et désabusé des personnages m’a plus évoqué « Harvey » que « The Girls », et ce particulièrement lorsque les personnages de la nouvelle sont des hommes, souvent rendus (volontairement?) assez antipathiques.

Est-ce pour cette raison que j’ai plus apprécié les nouvelles où les personnages féminins sont au premier plan, et préféré Marion et A/S/L, où l’on approche davantage l’atmosphère de « The Girls »?

Ces nouvelles, si elles confirment une nouvelle fois le talent indéniable et la maturité littéraire d’Emma Cline, me laissent un léger goût de déception. On ressent derrière ces instantanés une vulnérabilité particulière, qui provoque un cynisme constant et répétitif. J’aimerais voir Emma Cline s’épanouir vers une littérature moins glacée et moins torturée.

Traduction : Jean Esch

Titre: Daddy (Daddy)

Auteur: Emma Cline

Editeur: La Table Ronde

Parution: septembre 2021

Où vivaient les gens heureux

Où vivaient les gens heureux, Joyce Maynard

« Où vivaient les gens heureux », pas encore sorti, était déjà annoncé comme « le grand roman », « le chef-d’oeuvre » de Joyce Maynard.

Après ma lecture, je me suis demandé à quoi tenait cette notion de « grand roman »: à la frise temporelle sur laquelle se déploie l’histoire? Ou au nombre de pages du livre (542, sans les remerciements).

Sur plus de quarante ans, nous suivons Eleanor, fille unique de parents avocats, mondains et plutôt dysfonctionnels, qui semblent toujours s’interroger sur la présence de leur fille dans leur vie. Lorsqu’ils meurent accidentellement, Eleanor a 16 ans, et se retrouve complètement seule, et inévitablement très vulnérable, ce qui lui vaudra une expérience terrible et profondément marquante. 

Alors Eleanor n’a qu’une idée en tête: trouver l’endroit où elle sera heureuse et où « Tout ce qui lui manquait deviendrait accessible ».

Elle achète une ferme dans le New Hampshire, rencontre Cam dont elle tombe amoureuse, et dans cette ferme, loin du monde, leur bonheur se construit. Trois enfants plus tard, Eleanor est épuisée, et Cam, lui, jouit de la vie comme il sait le faire, insouciant, détaché des contingences matérielles, même quand le couple n’a plus un dollar pour payer les factures. Leur couple se délite petit à petit jusqu’à ce qu’un bouleversement majeur survienne dans leurs vies, auquel leur mariage ne survivra pas. 

Quelques années plus tard, Eleanor est une femme à qui tout a échappé: ses enfants, son mari, sa si jolie ferme. Son bonheur. 

Ce roman parle des sacrifices auxquels une femme pense devoir consentir pour protéger ses enfants. Mais serions-nous prêt(e)s nous-mêmes aux renoncements qu’Eleanor va s’imposer?

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Les envolés

Les envolés, Etienne Kern
Gallimard

Au matin du 4 février 1912, équipé d’un improbable costume-parachute, il se jette du premier étage de la Tour Eiffel pour faire la démonstration de son invention.

Je tiens à l’existence , et je ne tenterais pas l’aventure si j’avais le plus petit doute de succès

Quelques secondes plus tard, il s’écrase sur le Champ de Mars. Les journalistes, les photographes, et même les caméras de cinéma étaient là pour immortaliser ce moment où Franz Reichelt, originaire de Bohème, était certain de triompher et faire fortune en inventant le premier parachute.

De lui, la postérité ne retiendra que cette chute grotesque, et la mort fixée pour la première fois sur une pellicule.

Pourquoi l’histoire de Franz Reichelt fascine-t-elle autant Etienne Kern?

C’était un siècle encore neuf, vierge des guerres qui bientôt allaient le traverser, un siècle jeune enthousiasmé par ces machines volantes qui s’élevaient tant bien que mal vers le ciel, ces faucheurs de marguerites (il vous reviendra peut-être en mémoire cette série diffusée à une époque où notre télévision ne comptait que trois chaînes) qui avaient encore tout à inventer. Jusqu’au parachute qui auraient pu sauver nombre d’entre eux qui périrent au nom du progrès – ou de l’inconscience.

Entre deux chapitres qui nous racontent le projet fou de cet homme attachant, dévoué, prévenant, formé à la couture à Vienne et qui s’installa à Paris comme tailleur du côté de l’Opéra, Etienne Kern s’interroge sur son attachement à l’histoire de Franz Reichelt, et sur ce qu’elle raconte de sa propre histoire.

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I am I am I am

I am I am I am de Maggie O'Farrell

Derrière chaque écrivain il y a une vie qui imprègne, volontairement ou non, son oeuvre. 

Maggie O’Farrell est depuis son premier roman une écrivaine à laquelle je me suis extrêmement attachée, autant par son écriture que par ses histoires, mais aussi parce que cette année de naissance que nous partageons me la rend plus proche, plus intime que n’importe quel écrivain. Et paradoxalement  aussi plus mystérieuse.

C’est probablement la raison pour laquelle je ne souhaitais pas lire ce « I am, I am, I am »: peur de profaner ce mystère, peur de pénétrer une sphère trop personnelle, peur, aussi, de partager la douleur de la chair éprouvée.

« I am I am I am » n’est pas un roman, c’est un récit de vie, de dix-sept moments de vie, où la vie de Maggie O’Farrell aurait pu basculer.

Frôler la mort n’a rien d’unique, rien de particulier. Ce genre d’expérience n’est pas rare; tout le monde, je pense, l’a déjà vécu à un moment un ou à un autre, peut-être sans même le savoir. La camionnette qui passe au ras de votre vélo, le médecin fatigué qui, finalement, décide de réviser votre dosage, le conducteur ivre que ses amis réussissent laborieusement à convaincre de leur donner ses clés de voiture, le train raté parce qu’on n’a pas entendu le réveil sonner, l’avion dans lequel on n’est pas monté, le virus que l’on n’a pas attrapé, l’agresseur que l’on n’a jamais croisé, le chemin jamais emprunté. Tous autant que nous sommes, nous allons à l’aveugle, nous soutirons du temps, nous empoignons les jours, nous échappons à nos destins, nous traversons à travers les failles du temps, sans nous douter qu’à tout moment le couperet peut tomber ».

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