Il est des livres qui vous rappellent viscéralement pourquoi vous aimez lire, et pourquoi vous aimez les écrivains – surtout quand ils laissent tomber le masque.
Fini de raconter des histoires, fini d’inventer des personnages, fini le mensonge qui cache la vérité.
A la faveur d’un déplacement en province, dans sa région d’origine, une rencontre inattendue va bouleverser l’auteur et le faire basculer plus de trente ans en arrière: la silhouette d’un jeune homme, son allure, sa tenue, tout lui évoque son premier grand amour, Thomas.
En cette année 1984, Philippe Besson est élève en classe de Terminale C au lycée de Barbizieux.
J’ai dix-sept ans.
Je ne sais pas que je n’aurai plus jamais dix-sept ans, je ne sais pas que la jeunesse, ça ne dure pas, que ça n’est qu’un instant, que ça disparaît et quand on s’en rend compte il est trop tard, c’est fini, elle s’est volatilisée, on l’a perdue, certains autour de moi le pressentent et le disent, pourtant les adultes le répètent, mais je ne les écoute pas, leurs paroles roulent sur moi, ne s’accrochent pas, de l’eau sur les plumes d’un canard, je suis un idiot, un idiot insouciant.
Quelque part en Patagonie, dans les steppes sans fin de ce désert argentin.
On devine que l’action se situe au début du vingtième siècle, mais qu’importe peut-être? Les grandes exploitations qui commercent avec l’Europe ont remplacé les petites fermes qui survivent comme elles le peuvent, à l’image de l’estancia de la mère.
C’est d’une main de fer qu’elle dirige sa ferme isolée. Le mari, soulard comme son père, a disparu depuis longtemps. Parti, a-t-elle dit à ses enfants, sans autre forme d’explication. Les enfants sont quatre: les jumeaux Mauro le grand et Joaquin le petit, suivis de celui qu’ils ont surnommé le débile, Steban, et enfin le petit, né après la disparition du père, Rafael. Six ans le séparent des aînés, qui depuis toujours le martyrisent. Alors Rafael se réfugie auprès de son cheval et de ses chiens. La mère, elle, ferme les yeux, sévère, froide, indifférente – seul l’intérêt du bétail, bovins et brebis, semble avoir un intérêt à ses yeux. Elle a revêtu ses épaules du rôle de l’homme, et lorsqu’elle se rend à San Léon, les hommes la respectent comme un des leurs
A part elle, aucune femme ne franchit les portes du bar. Parfois, quand elle a bien bu, elle pouffe en disant qu’elle est devenue un homme comme les autres.
Qui connaît les Flandres ou les Pays-Bas a un jour ou l’autre été charmé par les béguinages que l’on y trouve encore, et la sérénité qu’ils dégagent, après avoir traversé les siècles – même s’ils sont aujourd’hui dépourvus des béguines qui ont créé leur histoire.
Notre histoire, elle, se situe en 1310 à Paris, dans le Marais que nous connaissons actuellement. C’est là qu’est installé le Grand Béguinage de Paris, qui abrite une communauté de femmes laïques, indépendantes, souvent célibataires ou veuves, parfois mystiques, elles refusent le mariage et continuent à mener une vie libre au sein de la communauté, protégées de la domination des hommes.
Ainsi apparaît-il au regard du visiteur exceptionnellement convié à pénétrer le béguinage:
La Bricharde remarque son étonnement devant la beauté sans ostentation des bâtiments qu’il découvre à sa suite. Elle lui présente tour à tour la vaste salle commune lambrissée de chêne où se tiennent les chapitres, la chapelle, modeste mais dont le choeur est fleuri, illuminé de cierges et même le potager avec ses énormes courges et ses rangs de poireaux bien alignés.
Ordre et propreté. N’étaient les maisons qui bordent la cour intérieure, il pourrait se croire dans un monastère. La vie, cependant, y est moins contrainte. Deux femmes passent en bavardant, panier sous le bras, la tête simplement enveloppée d’un linge blanc; une autre, vêtue d’une cape bordée de fourrure, entre dans une belle demeure à deux étages; le portail s’ouvre à plusieurs reprises sur des silhouettes pressées. La messe terminée, les béguines vaquent à leurs activités.
Béguinage d’Amsterdam (2015)
Ysabel, une des doyennes du béguinage, recueille Maheut, une jeune fille à la chevelure de feu qui a fui un mari qu’on l’a contrainte à épouser. Pour échapper à la violence de cet homme, Maheut est parvenue jusqu’à Paris – Ysabel va décider de la cacher après l’avoir soignée au sein de l’hôpital du béguinage qu’elle dirige avec son charisme et les potions qu’elle prépare. C’est à Ade, issue de la noblesse, croyante et cultivée, qui refuse de se remarier depuis son veuvage, qu’elle demande d’abriter la jeune fille, malgré ses réticences:
– Je ne m’adresse pas à vous sans avoir pesé mon choix. Maheut, je vous l’ai dit, a le cheveu roux. J’ai peur que beaucoup ne partagent les préventions communes à propos de sa toison »
Ade lève le menton.
– Qui dit que je ne les partage pas, moi aussi? Après tout, le roux est la couleur du diable?
– Ce n’est pas Satan qui habite cette enfant. Mais la peur, et la solitude
En juin de cette même année, la ville assiste à la condamnation à mort de Marguerite Porete, une béguine condamnée par l’Inquisition et brûlée vive en place de Grève. Quelques semaines plus tôt, ce sont 54 templiers qui ont été brûlés au terme d’un long procès. Philippe Le Bel, alors roi de France, est hanté par la peur de l’hérésie. Sévère, inflexible, il défend avec ferveur ce qu’il estime être la vraie foi. Marguerite Porete a écrit un ouvrage jugé hérétique, Le miroir des âmes simples anéanties, où elle prône sa soumission à Dieu sans avoir besoin de s’en remettre à l’Eglise. Son livre, désormais interdit, a été détruit, mais un exemplaire subsiste…
C’est à cette occasion que le Franciscain Humbert, à la poursuite de Maheut, croisera les trois femmes et mêlera son destin au leur.
Après Gabriële Picadia, après Jeanne Hébuterne, voici Marthe Bonnard, une autre grande muse d’artiste.
Marthe fut la compagne de Pierre Bonnard, et dès leur rencontre elle aura une influence majeure sur son oeuvre.
Marthe et Bonnard se rencontrent en 1893. Il est subjugué par cette jeune personne élancée, qu’il croise un jour dans la rue alors qu’elle se rend à son travail. Bonnard a abandonné ses études de droit pour être peintre. Jeune homme bourgeois et timide, il tombe sous le charme de celle qui se présente à lui sous le nom de Marthe de Méligny. Audacieuse, elle arbore dans sa tenue des couleurs originales et voyantes. Elle dit avoir seize ans, Pierre en a vingt-six. Elle est orpheline, n’a plus de famille alors aussitôt, Marthe s’installe chez Bonnard, et lui offre un équilibre tout en lui faisant découvrir l’amour et la sensualité. Pierre Bonnard, tout en défendant farouchement son indépendance artistique, fait partie du mouvement des nabis (« prophète », en hébreu), avec entre autres Paul Sérusier, Maurice Denis, ou Edouard Vuillard. Marthe l’inspire, et donne à cette période une note extrêmement charnelle, suave et érotique, en témoignent les tableaux du peintre.
Mais Marthe l’éloigne aussi de ses amis, elle est secrète, singulière, et cela lui vaudra beaucoup d’inimitiés. Marthe a un lourd secret: elle a menti à Bonnard le jour de leur rencontre. Elle n’est ni orpheline ni sans famille, elle s’appelle en réalité Maria Boursin, est une petite berrichonne « montée » à Paris, et elle a 24 ans.`
D’elle vous avez forcément vu l’un des innombrables portraits, le visage étiré, le nez long, les cheveux roux et les yeux en amande. Olivia Elkaïm raconte dans ce roman le destin tragique de la dernière compagne du peintre italien. Et elle a choisi pour ce récit la forme du journal intime, à la première personne, qui va débuter le jour où Jeanne rencontre Modigliani.
Hier soir je suis tombée amoureuse d’Amedeo Modigliani
Ainsi débute l’histoire, dans l’euphorie d’une rencontre entre le peintre italien et la jeune fille de bonne famille. Jeanne a dix-huit ans, Amadéo quinze de plus, et immédiatement il la séduit. En cette année 1916, alors que la guerre sévit en Europe, Jeanne n’aspire qu’à peindre et prend des cours à l’académie Colarossi, où Modigliani enseigne. Sous le charme de cette magnifique jeune fille botticellienne, teint laiteux et long cheveux roux coiffés en deux grosses tresses, Modigliani l’enlève avec l’aide de Soutine… et ainsi débute leur histoire folle, passionnée et déchirante.
Le jour où Anne et Claire Berest entreprennent de raconter à quatre mains l’histoire de leur arrière grand-mère, ont-elles conscience du rôle prépondérant de leur aïeule dans l’art du 20ème siècle, alors qu’elle n’a laissé aucune trace apparente ni dans l’histoire familiale, ni dans l’histoire de l’art?
Gabriële Buffet a 27 ans en 1908 lorsqu’elle rencontre le peintre Francis Picabia. Cette jeune femme brillante, issue d’une grande famille aristocratique, ne se destine pas à la vie rangée qu’on attend des jeunes femmes de bonne famille. Gabriële veut étudier la musique, Gabriële ne veut pas se marier, Gabriële veut être libre et indépendante. N’en déplaise à sa famille, elle s’installe à Berlin après de brillantes études à la Schola Cantorum, lieu de l’avant-garde musicale. Gabriële veut composer et entend bien dédier sa vie à cette unique passion. Sauf qu’elle va rencontrer, par l’entremise naïve de son frère, le nouvel enfant chéri de la peinture postimpressionniste , Francis Picabia. Celui-ci succombe devant l’esprit et l’intelligence de Gabriële, et pour lui elle va renoncer à tout, abandonnant la musique et la promesse d’une extraordinaire carrière musicale.
Elle a choisi Picabia, et ce choix, elle l’assénera au monde, ce sera sa création
Elle mettra son intelligence au service de l’Art, conseillant Picabia, et devenant une théoricienne de l’art visionnaire qui influencera nombreux artistes, critiques et mécènes du 20ème siècle. Francis et Gabriële sont complètement fusionnels, « leur entente n’est pas physique, mais métaphysique ».
Voici l’un des plus sensibles romans de cette rentrée littéraire…
Pour Marie, notre petite mouche, l’histoire commence sans qu’elle s’en doute un jour d’avril 1944.
Anne-Angèle est infirmière à Casablanca, et sa vie va doublement basculer en une journée : au moment où elle vient de recevoir un télégramme de Paris l’informant de l’accident de sa soeur, elle se fait mordre par un patient syphilitique. Mais il est encore trop tôt pour s’en inquiéter. Car à son arrivée auprès de sa soeur trépassée, Anne-Angèle découvre que celle-ci avait conclu un marché pour prendre en charge Marie, la fille cachée d’une actrice de cabaret.
Après avoir récupéré l’enfant et passé quelques semaines paisibles à Paris, elles sont forcées d’aller se cacher dans la campagne rémoise, où Anne-Angèle pourra reprendre un dispensaire de la Croix-Rouge. Malheureusement, les deux nouvelles venues sont mal accueillies par les villageois, et leur retraite au vert se révèle véritablement cauchemardesque: aucun patient ne visite le dispensaire et elles sont très vite à bout de vivres. Qui plus est, Anne-Angèle déclare la maladie qu’elle a préféré ignorer, et sombre peu à peu dans la folie. Rejetées par le village, sans revenus, Marie devra trouver tous les moyens pour les faire survivre, volant par-ci des épluchures de légume, trouvant par là des racines à faire cuire en soupe, alors que le village entier se ligue contre cette petite fille d’une dizaine d’années.
Rejetée de tous, elle trouve pour quelque temps refuge auprès de Toinette, autre paria du village qui vend son corps aux allemands contre des boîtes de harengs, et de son mari, le garde-forestier bègue Matesson.
Joseph, serré tout contre moi. Lui sur le porte-bagages, jambes écartées par les sacoches comme un cow-boy de rodéo. Moi penché sur le guidon, main droite agaçant la poignée d’accélération. Il était bras en l’air. Il chantait fort. Des chansons à lui, sans paroles ni musique, des mots de travers que la bière lui soufflait.
Les hurlements de notre moteur réveillaient la ville endormie.
Mon frère a crié.
– C’est comme ça la vie!
Jamais je n’avais été aussi fier
En cette nuit du 26 décembre 1974, dans leur coron du Nord de la France Joseph et Michel se baladent à mobylette, heureux et complices, avant que Joseph, le grand frère, redescende à la mine au petit matin.
Le 27 mars 1974, un coup de grisou dans la fosse 3 de la mine fera 42 victimes. Michel perdra son frère Jojo, et ce sera le drame de sa vie. « Venge-nous de la mine » demandera son père à Michel au moment de sa mort. Alors, pendant 40 ans, Michel entretiendra le souvenir de son frère, ruminera sa vengeance – qu’il mettra à exécution à la mort de sa femme Cécile.
Consciencieusement, Michel aura consigné, pendant toutes ces années de deuil jamais terminé, les preuves désignant le coupable en même temps que les souvenirs qui lui évoquent la mine et son frère tant aimé. Et il repartira là-haut, dans le Nord qu’il avait quitté bien longtemps auparavant, pour venger son frère et tous ceux qui ont laissé leur vie dans la mine ce 27 décembre 1974.
Quelque part, dans un pays qu’on ne nomme pas, le jour se lève sur une journée qui pourrait ressembler à toutes les autres, hors du temps. Encore embrumée par les vapeurs de l’alcool d’une nuit passée à boire avec les autres hommes du village, Manushe se lève pour ouvrir la porte à laquelle on vient de frapper. Un inconnu s’y tient, et en quelques secondes toutes ses certitudes sont ébranlées. Manushe vit comme un homme au sein de ce village, mais a dû renoncer à tout: elle est une vierge jurée. Ayant abandonné toute sensualité, toute féminité, elle exécute quotidiennement le dur labeur qui appartient aux hommes, affublée elle-même comme un homme. Elle a abandonné son identité de femme.
on admirait le sacrifice qu’elle avait fait. Surtout, son statut particulier condensait les peurs et les doutes de chacun dans sa relation au droit coutumier et à l’influence qu’il avait sur la vie quotidienne; tous lui étaient reconnaissants de porter ce poids à leur place
Face à elle, Adrian, celui par qui la forteresse vaillamment construite va s’effondrer. Accueilli au sein de la communauté avec l’assentiment du chef de village, Adrian, « vieil adolescent aux joues lisses et aux yeux marqués » va gagner la confiance de chacun et surtout réveiller la féminité de Manushe.
Ailleurs, dans ce même pays, Darina, jeune fille rebelle et en colère, se bat depuis sa prime enfance contre une indicible et inexplicable colère. Quel chemin devra-t-elle parcourir pour accéder à sa vérité?
Fin de journée sur le parking d’un supermarché de banlieue. Mathilda gare sa voiture et un à un, enlève ses oripeaux : faux-cils, maquillage, perruque blonde, culotte, bas et robe en soie. Entièrement nue, elle revêt alors les vêtements de sport de Laurent, et réintègre, résignée mais le cœur brisé, sa vie d’homme et de père de famille. Laurent est une femme, emprisonnée dans son corps d’homme. Il a réussi à faire semblant, à aimer une autre femme, Solange, et à devenir le père de deux enfants aujourd’hui adolescents. Mais la peau d’homme de Laurent craque, le désir d’être femme est plus fort que tout, et Laurent prend toujours plus de risques, jusqu’au jour où Solange découvre l’ineffable. Le secret va faire imploser la stabilité de la cellule familiale mais libérer Laurent, qui en dépit des tentatives de Solange pour le faire soigner, et de la souffrance de ses enfants, ne va écouter que son cœur et entreprendre de devenir Lauren.
Que dire en refermant un tel livre ? Plein de pensées m’assaillent – l’ayant lu quasiment d’une traite, je n’ai pas pris le temps de me poser entre chaque chapitre pour réfléchir à tout ce qu’il m’évoquait, mais c’est un tourbillon intense, et bouleversant.