Celle qui fuit et celle qui reste

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Ah, elle s’est bien faite attendre, cette suite… alors qu’en est-il de nos deux amies napolitaines? Cette suite vaut-elle au moins les deux premiers épisodes?

Selon une mécanique maintenant rodée, nous nous retrouvons dans ce troisième volet là où Elena Ferrante nous a laissé languir à la fin de la deuxième partie : en cette année 1968, voici à nouveau Lenu, invitée dans une librairie milanaise pour parler du premier roman qu’elle vient de sortir. Elle a la surprise de revoir Nino Sarratore, dont elle a été passionnément amoureuse lors son adolescence…

Grâce à ses études et aux rencontres de son milieu universitaire, Lenu  a pris l’ascenseur social pour s’élever au-dessus de la condition prolétaire qu’elle a toujours cherché à fuir,  et va bientôt s’installer à Florence. Tandis que Lila, restée à Naples, vit dans des conditions misérables avec Enzo et son fils Gennaro. L’une évolue dans les « milieux cultivés et absorbés par la passion politique », inspirés par les émeutes parisiennes de mai 68, alors que l’autre, qui subit la vie, va s’engager dans la lutte ouvrière, encouragée par le communisme activiste de ses amis, pendant  qu’une poussée fasciste se met en branle dans son ancien quartier. Qu’ont-elles donc encore en commun, nos amies prodigieuses ?

Le contexte politique et social de cette troisième partie est passionnant, ouvrant des perspectives qui vont bouleverser la société. Elena Ferrante ne traite pas seulement la lutte des classes et l’engagement politique des différents protagonistes à travers ces années de plomb, elle intronise aussi les deux héroïnes dans l’ère féministe  à travers leurs actes de libération. Lenu intellectualisera la pensée féministe dans son travail d’écrivain, bien qu’elle subisse le poids de la vie conjugale et de la maternité. Lila continuera à affirmer son indépendance comme elle l’a toujours fait.

Cette période permet également d’entrevoir les bouleversements technologiques avec l’arrivée de l’informatique, dont seule une poignée de précurseurs (parmi lesquels Enzo encouragé par Lila) va anticiper les infinies possibilités et perspectives.

Sur cette toile de fond, les chassés croisés entre Lenu et Lila vont se poursuivre. Il faut croire que l’une tire sa force de celle de l’autre, laissant exsangue celle qui l’a soutenue dans son moment de faiblesse. Lorsque Lila retrouve son ambition, n’est-ce pas le moment où Lenu se perd dans les affres de la vie conjugale et domestique ? Quelle est celle qui a le plus besoin de l’autre ? Lenu vit toujours dans le fantasme d’une fusion intellectuelle avec son amie d’enfance, souvent soumise à une Lila qui la rudoie, la maltraite, la manipule. On est en droit de se demander réellement, dans cette troisième partie, si Lila aime  Lenu, l’utilise ou la méprise. Les hommes qui entourent Lenu sont-ils plus clairvoyants qu’elle ? Ainsi, Pietro son mari lui dit « qu’elle n’était pas du tout (s)on amie et (la) détestait » tandis que Nino lui confie « Quand on était plus jeunes, Lina nous a aveuglés tous les deux »

Si j’ai intensément aimé L’amie prodigieuse et Le nouveau nom, je suis (très) légèrement plus partagée sur ce troisième opus de la saga napolitaine d’Elena Ferrante. Après une première partie un peu longue, centrée sur Lenu et son nouveau monde intello-polique, il me tardait de retrouver Lila et la vraie vie, Lila et Naples. L’histoire s’enchaîne heureusement avec la même fougue que dans les deux premiers volets. Et je crois que c’est justement Lila, tant attendue, qui au final me déçoit. Que penser d’elle, comment l’aimer avec cette méchanceté dont elle n’arrive pas à se départir ? Un moment humaine lorsqu’elle appelle Lenu à l’aide, elle redevient vite hargneuse, méchante et cruelle, s’imposant toujours lorsqu’elle a besoin de Lenu et disparaissant tout aussi vite sans s’intéresser à son amie. Pourquoi s’en désintéresse-t-elle d’ailleurs? Est-ce de la jalousie, ou une véritable rupture avec celle qui a fui? Le portrait physique de Lila peint par Elena Ferrante n’est pas à son avantage non plus : loin de la jeune femme fascinante et charismatique qu’elle était il y a quelques années, la vie l’a usée, désséchée, vieillie prématurément, elle entretient à dessein le dialecte napolitain. Est-ce une façon, pour celle qui reste, de revendiquer sa fidélité au quartier en étant restée, et sa différence avec Lenu  et peut-être la trahison de celle-ci?

De « celle qui fuit et celle qui reste », laquelle aura fait le meilleur choix de vie?

J’avais perdu beaucoup de choses en m’en allant, croyant être destinée à Dieu sait quelle vie. Lila, qui était restée, avait un travail novateur, gagnait beaucoup, et elle agissait dans une liberté absolue et avec des desseins qui demeuraient indéchiffrables  (Lenu)

Elena Ferrante, très fine, clôt cette troisième partie  sur un rebondissement incroyable pour nous tenir en haleine une dernière fois jusqu’au quatrième épisode…  dont j’attends maintenant avec impatience la sortie  prévue à l’automne 2017!

Titre: Celle qui fuit et celle qui reste  (Storia di chi fugge e di chi resta)

Auteur: Elena Ferrante

Editeur: Gallimard

Parution: 2017

6 réflexions sur “Celle qui fuit et celle qui reste

  1. Curieusement, j’ai préféré le troisième tome au deuxième !

    En fait, dans la deuxième partie, j’ai été gênée par quelques longueurs et répétitions (je parle concrètement de toute cette histoire qui ce déroule sur l’île Ischia). Mais je ne pourrais pas parler d’une déception, loin de ça ! J’aime beaucoup cette saga et j’ai été ravie par cette tournure dans la deuxième moitié du dernier tome – ça promet pour la suite !

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