Ton histoire mon histoire

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Construction et déconstruction d’un mythe.

La légende de Sylvia Plath est née avec sa mort, et son suicide a donné toute la puissance dramatique à ses recueils de poèmes et à son histoire.

Connie Palmen a pris le contrepied de la légende qui fait porter à son mari le poète Ted Hughes la responsabilité de la mort de la poétesse, en choisissant de lui donner la parole dans une autopsie romanesque de leur histoire, en effet de miroir.

Tout commence en 1956 – bien sûr la tragédie était inscrite depuis bien plus longtemps en Sylvia Plath – lorsque les deux jeunes poètes se rencontrent à Cambridge.

Ted Hughes, géant bourru du Yorkshire, s’éprend follement de cette volubile américaine, « belle, spirituelle, lettrée et en rut, talentueuse et terrifiante, géniale et redoutable »

Habitué à la nature discrète des Anglaises, je la trouvais grandiose comme le Niagara, le flot incessant de ses paroles se déversant implacablement aussi assourdissant que d’immenses chutes d’eau.

Dans les premiers assauts d’une folie dévorante, elle marque du sceau de sa morsure la joue du poète: il est à elle, ils se marieront dans le secret quatre mois plus tard, réunis pour dédier leur amour à un idéal absolu de création poétique et littéraire. 

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Très vite, Ted Hughes découvre la face sombre de son époustouflante épouse, les crises d’angoisse et de jalousie, le désespoir qui cohabite avec la soif de perfection, la douleur incurable du père disparu trop tôt laissant une plaie béante dans son coeur, la tentative de suicide quelques années plus tôt et le séjour en hôpital psychiatrique – qu’elle a raconté dans La cloche de détresse, publié l’année de sa mort.

Ton histoire mon histoire est une confession qui sonne incroyablement juste et donne à Ted Hughes une humanité perdue après le suicide de sa femme – ses infidélités à son égard, l’abandon du domicile conjugal, sa liaison avec Assia Wevill seront bien évidemment autant d’arguments pour le conspuer et hisser Sylvia Plath sur l’autel des idoles. 

La narration linéaire, respectant la chronologie de cette mort annoncée, est d’une densité remarquable et laisse deviner un vaste travail de documentation qui s’attache aussi à relier l’histoire avec l’oeuvre de Ted Hughes – son recueil Birthday Letters sert d’ailleurs, comme l’auteur néerlandaise le souligne, de fil rouge à l’histoire.

D’un point de vue littéraire, Connie Palmen a insufflé à son texte tout le lyrisme et l’exigence qui sont en adéquation avec la personnalité (fantasmée ou pas) de Ted Hughes et a imprimé une force bouleversante au roman en lui donnant une narration à la première personne. Avec ce « je », le lecteur entre en fusion et en empathie avec celui qui pendant 35 ans après la mort de Syvia Plath a dû vivre avec le poids terrible de l’accusation. Elle prend également le risque, par ce procédé, d’arracher Sylvia Plath à son piédestal en ternissant la personnalité brillante de la fascinante poétesse.

Les jours et les nombres, les étoiles et les planètes, et mes amis aussi m’alertaient, mais mon bonheur ressemblait aussi au bonheur de mon enfance, quand je m’enfonçais dans la nature avec mon frère, de dix ans mon aîné, que nous pêchions ou chassions le gibier des journées entières, que le soir nous restions assis côte à côte, silencieux devant un feu de camp, ou que j’écoutais des histoires d’Indiens ou de fantômes, me sentant si proche de l’autre que j’ai toujours recherché, plus tard, une alliance gémellaire qui ressemblerait à celle-ci, un bonheur si fort qu’il pourrait me dissoudre et me faire disparaître. La femme qui s’approcherait de l’enfant fixant la surface de l’eau près de son frère au bord de la rivière, qui lui prendrait la main et le ramènerait vers ce paradis, celle-là serait la mienne.

C’était elle.

Ceux qui ne la connaissaient que superficiellement ne pouvaient pas soupçonner qu’un guerrier se dissimulait en elle, qu’elle était plus androgyne que ne le laissait supposer la jeune fille bien élevée à la queue de cheval. Il lui fallait se mesurer à quelqu’un et pour cela, elle avait choisi l’homme le plus grand et le plus fort qu’elle avait pu trouver.

Moi en l’occurence.

C’est une histoire d’amour sublime et exponentiellement dévastatrice. Deux êtres idéalistes dans l’admiration l’un de l’autre, deux amants passionnés dans l’emprise physique, intellectuelle et affective l’un de l’autre, deux âmes lumineuses sombrement exigeantes et curieuses – l’astrologie, les expériences divinatoires, le tarot influenceront beaucoup leur vie et leur travail. 

Et c’est aussi une tragédie – Sylvia Plath était maniaco-dépressive (aujourd’hui, elle serait bipolaire) et son histoire était la chronique d’une mort annoncée à une époque où les traitements étaient inadaptés, voire inhumains et inutiles comme les électrochocs que Sylvia Plath a subis à plusieurs reprises. Cette tragédie a continué à se répercuter comme des ondes de choc sur la vie des protagonistes: non seulement Assia Wevill s’est suicidée, elle aussi, imitant cyniquement Sylvia Plath en mettant comme elle sa tête dans le four pour s’asphyxier au gaz (et contrairement à Sylvia qui avait mis à l’abri ses enfants, Assia va entraîner dans sa mort la fille qu’elle a eue avec Ted Hughes), mais Nicholas Farrar, le fils de Sylvia et Ted (qui ressemblait par ailleurs d’une façon extrêmement troublante à sa mère) s’est également suicidé à quarante-sept ans, souffrant lui aussi de dépression. 

Ted Hughes est décédé en 1998, et a emporté avec lui le secret du dernier journal intime disparu de Sylvia Plath. Sera-t-il dans le coffret scellé qu’il a remis à l’université Emory et qui ne pourra être ouvert qu’en 2022?

Titre: Ton histoire mon histoire (Jij zegt het)

Auteur: Connie Palmen

Editeur: Actes Sud

Parution: octobre 2018

3 réflexions sur “Ton histoire mon histoire

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