La salle de bal

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Il y a trois ans presque jour pour jour paraissait ce deuxième roman d’Anna Hope, librement inspiré de l’histoire de son arrière-arrière-grand-père, un Irlandais interné en 1909 à l’asile de Menston dans le Yorkshire.

Alors que l’Angleterre prône l’eugénisme pour littéralement éradiquer ceux qu’elle considère, souvent abusivement, d’aliénés, le jeune docteur Charles Fuller s’intéresse de près aux travaux d’éminences grises en la matière, Karl Pearson et Leonard Darwin. 

Ella Fay, ouvrière dans une filature de la région, est internée à l’asile pour aliénés de Sharston après avoir brisé une vitre – enfermée des journées entières dans l’atmosphère suffocante de l’usine, elle voulait juste respirer. Très vite, elle comprend que pour ne pas devenir vraiment folle, elle devra faire profil bas – dès lors, le « sois sage » que lui chuchotait sa mère, petite, ne cessera de l’accompagner.

Grâce à Clemency Church, une jeune fille de la bourgeoisie internée elle aussi pour de mauvaises raisons, Ella surmonte l’âpreté de l’asile.

Et bientôt, elle est autorisée à se rendre au bal du vendredi soir, instauré par le docteur Fuller qui dirige l’orchestre et expérimente sur les patients les effets de la musique.

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La salle de bal de l’asile de Menston, qui a inspiré celle du roman (crédit photo @28dayslater)

Ella y fait la connaissance de John Mulligan, un autre interné qui a échoué ici après un drame familial.

Ici, où les hommes et les femmes sont hermétiquement séparés en dehors de cette heure hebdomadaire de rencontre, le bal peut vite devenir un objet de chantage auprès des internés: le docteur Fuller distribue les invitations. Les projets du médecin ne s’arrêtent pas là. En proie à ses propres démons, il entend radicaliser ses méthodes de « soins », surtout depuis que Winston Churchill s’enthousiasme pour la stérilisation des « faibles d’esprit » et des « pauvres chroniques ».

Ella et John, qui s’éprennent l’un de l’autre, trouveront-ils la possibilité de vivre leur histoire en dehors de cet espace de liberté aussi restreint?

Avec un réalisme oppressant, Anna Hope nous emmène dans les entrailles de la folie humaine – pas celle des aliénés, victimes des débordements médicaux sensés rendre le monde meilleur en le débarrassant de toutes les « tares » qui pervertissent la société. Non, c’est de la folie de ces hommes qui se sont crus tout puissants et ont voulu oeuvrer à un monde propre, à leur image, dont il est vraiment question. Un monde qu’il fallait assainir de l’hystérie congénitale des femmes (« Contagion d’utérus à utérus, l’essence même de l’hystérie. Hystera = utérus en grec »), des pauvres qui appauvrissent davantage leur pays en procréant des enfants de leur espèce, et de tous les autres qui tirent la société vers le bas.

Oserai-je dire que malgré la force de cette histoire, je me suis ennuyée tout au long de la première partie? J’ai bien cru que je n’allais voir pointer aucune émotion dans mon ressenti – en dehors de la colère qui m’animait à lire l’absurdité de ces thèses eugéniques. Et puis finalement, le récit dramatique a fait son oeuvre, les personnages se sont déployés, comme libérés de leur camisole de force.

Traité avec authenticité, le sujet m’a paru plus profond et moins romanesque que dans « Le bal des folles », roman de la rentrée littéraire 2019 qui abordait le sujet de la folie des femmes.

L’enfermement de ces femmes trop différentes, trop libres pour leur société m’a évoqué le bouleversant roman de Maggie O’Farrel (peut-être mon préféré de l’écrivaine irlandaise): « L’étrange disparition d’Esme Lennox », que je vous recommande de lire si 1/ le sujet vous intéresse 2/ vous n’avez encore cette écrivaine qu’il est indispensable de connaître!

« La salle de bal » ne sera pas mon roman préféré d’Anna Hope, mais il conforte toutefois la dimension de cette brillante auteure britannique, découverte avec l’inoubliable « Le chagrin des Vivants » et lue plus récemment dans « Nos espérances ».

Traduction Elodie Leplat

Titre: La salle de bal (« The ballroom »)

Auteur: Anna Hope

Editeur: Gallimard

Parution: 2017 

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