Le crâne de mon ami

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Qu’ont en commun Goethe et Schiller, Dumas et Hugo, Sand et Flaubert, Tourgueniev et  Tchekov, Henry James et Stevenson, Virginia Woolf et Katherine Mansfield, ou encore Senghor et Césaire, pour ne citer qu’eux?

L’amitié!

Oui, les écrivains sont des humains comme les autres, capables d’entretenir de belles amitiés, faisant fi, au moins pour un temps, de leurs égos.

Anne Boquel et Etienne Kern ont regroupé dans cet ouvrage fort documenté, fort bien écrit, et tout simplement passionnant, treize histoires d’amitié aussi extraordinaires que le sont leurs protagonistes, mais également aussi humaines que celles du commun des mortels.

Ces amitiés ont poussé, pour la plupart, sur le terreau fertile d’une correspondance assidue qui aujourd’hui peut témoigner de leur intensité et de leur profondeur. Mais à double tranchant, les échanges épistolaires de ces mêmes écrivains avec des personnes extérieures à la relation permettent parfois aussi de voir cette amitié sous un angle plus critique, voire perfide…

On découvre à travers ces treize récits, qui se lisent indépendamment les uns des autres, des amitiés inattendues, de savoureuses anecdotes, des moments uniques de création littéraire, des témoignages historiques, des écrivains parfois en devenir qui doutent ou au contraire débordent de confiance en soi, des témoignages d’époques révolues.

La plupart de ces écrivains ne dérogent pas à la règle des petites bassesses dans l’amitié.

Ils sont des écrivains, oui, mais ils n’en sont pas moins humains.

Les jalousies, souvent, entachent des relations où il n’y a pas assez de place pour deux talents exaltés, et de querelles mesquines en coups bas, la relation s’interrompt pour reprendre le plus souvent, mais parfois elle atteint un ultime point de non retour qui laisse d’éternels regrets aux protagonistes de l’histoire. Surtout lorsque la mort apporte le point final à la relation et laisse à jamais une sensation de vide.

La mort, cette grande faucheuse qui laisse exsangue Goethe, mais qui rendra cette amitié éternelle en gardant le crâne de Schiller dans sa bibliothèque – le souvenir de ma visite de la maison de Goethe à Weimar m’est revenu pendant cette lecture, lui donnant la dimension presque mystique d’un pèlerinage.

Ces histoires furent pour moi toutes des découvertes.

Certaines sont affligeantes, comme l’amitié vraiment rosse entre Tourgueniev et Tolstoï (mais quel plaisir, en contrepartie, de s’immerger dans cette Russie d’avant la Révolution), d’autres sont inattendues à l’instar de la relation affectueuse entre George Sand et Gustave Flaubert, certaines horrifiantes (quel choc en apprenant comment est mort Mishima! – si vous ne le savez pas, rendez-vous direct page 213) ou particulièrement émouvantes comme celle de René Char et Paul Eluard – mais surtout, la plupart m’ont donné terriblement envie de lire ces écrivains et d’explorer leurs biographie: Victor Hugo (j’étais déjà très titillée depuis la table ronde à laquelle j’ai assisté il y a deux semaines), George Sand, Virginia Woolf, Raymond Radiguet, Tourgueniev et Tolstoï et surtout, j’en suis la première surprise, Robert Louis Stevenson – son histoire est éminemment romanesque ! – que j’avais découvert il y a de nombreuses années à travers la biographie d’Alexandra Lapierre consacrée à Fanny Stevenson.

Ce livre est un bijou, et je suis bluffée par le travail de recherche et de rédaction de ses deux auteurs – ils avaient déjà écrit à quatre mains Une histoire des haines d’écrivains – et on peut remercier aujourd’hui Michel Tournier, qui dans un éclat de rire leur avait suggéré d’écrire « un bouquin sur les écrivains qui s’aiment ».

Car la vie littéraire ne se réduit pas aux coups bas, aux règlements de comptes, aux noms d’oiseaux, à tout ce qui fait qu’Horace déjà, il y a deux mille ans, se désolait devant « la race irritable des poètes ». La vie littéraire, c’est aussi Tolstoï et Tourgueniev qu’on surprend un jour à jouer à la balançoire; Edith Wharton qui demande à son éditeur de verser ses droits d’auteur sur le compte bancaire d’Henry James; Pasternak qui, jusqu’à sa mort, conserve sur lui, pliée dans sont portefeuille, une lettre que Rilke lu a envoyée trente-quatre ans plus tôt; George Sand qui prend le ton d’un enfant pour amuser Flaubert « Pourquoi que je t’aime plus que la plupart des autres? »

 

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Titre: Le crâne de mon ami

Auteur: Anne Boquel et Etienne Kern

Editeur: Payot

Parution: 7 novembre 2018

Une réflexion sur “Le crâne de mon ami

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