Avant que les ombres s’effacent

FullSizeRender (2)

En ce soir de janvier 2010, sur sa terrasse de Montagne Noire à Haïti, le vieux Docteur Schwarzberg va entreprendre le récit de sa vie, qu’il n’avait jusque-là délivré que par bribes.

Dans la fraîcheur de la nuit, réchauffé par le rhum ambré et bercé par le son lancinant des tambours vaudou, il est assis face à Deborah, sa petite cousine qu’il rencontre pour la première fois– Déborah est  venue avec les médecins et les secouristes du monde entier apporter leur aide aux haïtiens, alors que l’île a été ravagée par un séisme. Petite fille de Ruth, la tante du vieux patriarche qui était partie rejoindre la Palestine  en 1939 pour participer à la fondation de l’état d’Isarël, Déborah est le portrait craché de la flamboyante Ruth, ce qui ravive les souvenirs du vieil homme et  va l’inciter à livrer ses souvenirs:

C’était comme un chapitre de son enfance qui lui était renvoyé en cadeau, avant que les ombres s’effacent, qu’il ne redevienne poussière, ou néant

Lire la suite

La boiteuse

FullSizeRender

Un voyage qui vire au cauchemar…

Aurore et son compagnon Wilfried sont partis passer leurs vacances d’été en Ecosse. Mais à peine arrivés, Wilfried change de comportement, devenant distant avec la jeune femme. Ombrageux, il n’a plus rien à voir avec celui dont elle est tombée amoureuse quelques mois plus tôt – tout le monde l’avait pourtant mise en garde contre ce garçon. Lors de leur ultime randonnée dans les Highlands, avant le retour en France, Aurore fait une mauvaise chute. Et Wilfried, parti chercher les secours, ne reviendra pas, l’abandonnant sur la lande avec une cheville disloquée. Elle ne devra son salut, après une nuit angoissante et douloureuse sous la pluie, qu’à un couple de touristes allemands égarés.

Lire la suite

Valet de pique

img_9472

Un personnage et son double maléfique, le thème n’est pas nouveau en littérature.

Mais l’exercice se révèle troublant lorsqu’une écrivaine, fort réputée, met en scène un écrivain qui se dédouble, alors qu’elle-même a publié sous pseudonymes plusieurs romans noirs… Jeu, provocation ou masochisme?

Andrew J. Rush a tout pour être heureux : écrivain à succès, il publie depuis de nombreuses années des romans policiers vendus à travers le monde. Marié à Irina, qu’il a rencontrée alors qu’ils étaient étudiants, ils ont trois grands enfants et une magnifique maison ancienne dans la campagne du New Jersey, tout près de la jolie ville d’Harbourton. Surnommé par les médias le « Stephen King du gentleman », ses romans sont des valeurs sûres, construits selon une méthode efficace où la morale et la bienséance concluent à chaque fois l’histoire de façon immuable.

Lire la suite

Par Amour

img_9354

Je me suis souvent promenée dans la ville du Havre en voyant surtout sa laideur, détestant les courants d’air de ses immenses avenues froides et sans charme. Sans me poser de question sur ce qu’elle avait dû être avant les bombardements qui l’ont rasée.

Plus tard, m’intéressant aux travaux d’Auguste Perret qui œuvra à la reconstruction de la ville, l’histoire du Havre est devenue plus concrète : la ville entièrement sacrifiée, les milliers de sans-abris, l’habitat provisoire pour les reloger dans des cabanes en bois, et ce chantier titanesque qui dura de trop nombreuses années.

Le roman Par Amour de Valérie Tong Cuong apporte la pièce manquante à ma compréhension.

Lire la suite

Rencontres: Tanguy VIEL

L’homme arrive discrètement. Son éditrice est déjà là, assure qu’il n’est pas coincé dans les embouteillages, tandis que la librairie Le Point de Côté (Suresnes) se remplit peu à peu. A droite à gauche, on échange au sujet de ce roman qui interroge ceux qui l’ont lu, intrigue ceux qui ne l’ont pas encore découvert. En coulisses, les questions se préparent. On sent qu’il va y en avoir, de l’échange.

Il s’installe à la table, face au public. Une pile des ses romans, prêts à être dédicacés, est posée devant lui. Calme, ses gestes sont feutrés, il sourit tranquillement, presque timidement. Il va nous parler de son dernier roman, Article 353 du code pénal.

Lire la suite

The Last Bookstore (Los Angeles)

Pour démarrer cette rubrique des librairies, il fallait commencer par un lieu incroyable: je vous emmène visiter The Last Bookstore à Los Angeles.

En voyage, comme beaucoup d’amoureux des livres, j’adore visiter les librairies. Parfois, les visites sont frustrantes: quand je ne maîtrise pas la langue des pays où je suis, je ne fais que feuilleter et rêver sur des titres, des éditions bien différentes de celles que nous connaissons chez nous.

Lors de notre voyage en Californie, nous avons vu peu de librairies. Mais celle-ci rattrapait toutes celles que nous avons loupées (cachées je ne sais où – ils ne lisent pas les américains??).

Implantée à Downtown LA, quartier de Los Angeles qui depuis quelques années a démarré sa réhabilitation, la librairie a ouvert ses portes en 2005.

img_5388

On y pénètre comme dans un temple, happé par les rayonnages qui s’offrent à nos yeux, entre les colonnes qui dominent l’espace. Au rez-de-chaussée, des étagères à perte de vue, qui vendent aussi bien des livres neufs que des livres d’occasion. Pas d’a priori ici, on vous propose le neuf et l’ancien sur la même étagère, à vous de choisir entre l’édition neuve ou l’édition d’occasion de l’ouvrage que vous cherchez

img_5385

img_5390

Parsemés ça et là, des canapés invitent à la pause et à la lecture…

Mais comme au parking, le temps est limité…

Attention de ne pas dépasser l’heure de stationnement… pardon, de lecture!

Il est vrai que dans la chaleur de l’été, la climatisation est comme une oasis au cœur de la ville…

img_5394

La librairie, en plus des livres, vend une sélection de vinyles vintage à prix raisonnables.

Dans une alcôve, à gauche de l’entrée, un magasin dans le magasin propose de magnifiques et onéreuses éditions de livres photos.

Lire la suite

Petits secrets, Grands mensonges

IMG_9273.JPG

Dans ce quartier de la péninsule de Pirriwee à Sydney, la vie est calme et la communauté harmonieuse. A première vue !

On adore penser qu’il y a une grande mixité dans la péninsule, mais en réalité la seule chose qui nous différencie les uns des autres, c’est le porte-monnaie

Le ton est donné par Madeline, une des protagonistes de ce roman, ravissante quadra, divinement excentrique et meneuse de bande. En cette journée d’intégration à l’école maternelle, toutes les mères d’enfants se retrouvent, ou font connaissance. Soudées en apparence, les clans dominent déjà la cour, avec en avant-poste le gang des serre-tête, ces mères « fondamentalistes » qui veulent diriger l’école, puis les mères qui travaillent, et les autres – celles qui ne travaillent pas.

Lire la suite

Géneration

IMG_9232.JPG

J’ai un problème : je ne sais pas résister aux couvertures de la collection Quai Voltaire aux Editions de la Table Ronde !

Ce bleu, et cette jolie photo à chaque fois. Les ingrédients sont toujours réunis pour attirer mon instinct de lectrice. J’oublie de mentionner que la ligne éditoriale correspond aussi beaucoup à mes goûts littéraires, et ce depuis un bon moment.

Bref… Ce Génération m’évoquait aussi quelque part la couverture du Girls d’Emma Cline, que j’ai adoré, alors j’ai foncé dessus.

Dans ce roman choral, l’Irlandaise Paula Mc Grath évoque la transmission entre les générations, du point de vue des différents personnages.

Dans une ferme bio de l’Illinois, Joe recrute de l’aide via internet. Etudiants et wwoofeurs étrangers viennent lui prêter main forte sur une courte période. Solitaire, peu soucieux de sa personne, le quadragénaire n’en est pas moins séduisant selon les dires d’une collègue d’Aine, irlandaise et mère célibataire – et cette dernière caresse le rêve d’une nouvelle vie, loin de son Irlande natale, de son job ennuyeux et de son ex-mari qui va bientôt être à nouveau père. Alors, après des échanges avec le fermier et une première visite, elle s’y embarque pour 6 semaines, avec sa petite fille de 5 ans dans les bagages. Dans la crasse de la maison, et malgré l’irascibilité d’un Joe accro à la marijuana, Aine essaie de s’investir dans la vie de la maison et de la ferme. Elle y croise Carlos, ouvrier clandestin mexicain qui depuis des années travaille illégalement chez Joe et espère que ce sera son dernier voyage, pour profiter enfin de sa retraite auprès de sa femme Silvia. Carlos, qui a bien conscience que les choses ne sont pas claires à la ferme, est soucieux d’Aine et de sa petite Daisy, qu’il prend sous son aile. Lorsqu’Aine découvre les secrets de Joe, elle se rapproche de Vicky, ancienne amie de Joe avec qui elle a fait ses études, afin de comprendre l’homme auprès duquel elle s’est engagée.

 

Paula Mc Grath, tel un coryphée, orchestre ce récit et nous promène dans les allées sinueuses de toutes ces vies.

Lire la suite

Article 353 du code pénal

img_9169

Au petit matin, lorsque la police vient chercher Martial Kermeur chez lui, celui-ci n’est pas étonné.

 Sans doute, j’ai l’âme assez coupable pour ne pas être surpris de voir la loi fondre sur moi comme une buse et déjà planter ses griffes dans mes épaules

Martial Kermeur a tué un homme, jeté par-dessus bord du bateau dans lequel ils étaient embarqués.

Et c’est dans le bureau du juge, dans un huis-clos littéraire qui n’est pas sans évoquer une scène cinématographique, à la façon de Michel Serrault et Lino Ventura dans  Garde à vue, que Martial Kermeur déroule le fil de son histoire.

C’est un homme résigné, un homme usé qui dans un rythme sans relâche parle, raconte, et répond aux questions du juge. Kermeur, la cinquantaine, a été éprouvé par la vie : licencié de l’Arsenal de Brest, divorcé, élevant seul son fils Erwan, le maire de la ville lui accorde une « servitude » : contre l’échange de ses bons services, il habite avec son fils la maison de gardien du « château », grande demeure qui domine la presqu’île et fait partie du paysage des habitants de la petite ville depuis toujours. Jusqu’au jour où le maire décide de mettre en vente cette propriété de la ville, faisant basculer le destin de nombreux habitants.

Car s’il arrive comme un homme providentiel avec un projet immobilier fabuleux, Antoine Lazenec se révèle très vite être un promoteur véreux.
Embobiné par cet homme manipulateur qui les a floués, lui et quelques autres sous leurs yeux, Martial ne sait comment réagir. A-t-il saisi ce semblant d’amitié comme une perche pour le sortir de son isolement? Car ce qui dépasse l’entendement dans ce récit, c’est la capacité de Lazenec à tirer avantage de la faiblesse qu’il perçoit chez les autres, son habileté à séduire, à agir avec arrogance, en cachant à peine son dessein, jusqu’à ruiner la vie d’un homme et le mener à bout, vers une seule issue qui est le meurtre.

Tout au long de son récit au juge, de ses réponses à ses questions, Martial Kermeur fait jouer avec ses propos la lumière changeante du bord de mer, le brouillard qui apparaît, se retire dans sa vie, avec la force évocatrice d’un peintre. Une émotion intense transperce à travers ses mots désabusés, nous faisant vibrer en totale empathie avec le personnage.

 … je me retrouve comme pris à travers l’épaisseur du verre, le cerveau capturé par le brouillard qu’on pourrait confondre avec n’importe quel matin d’hiver quand le soleil essaye de se refléter dedans, mais comme pâli ou trompé par la texture opaque de la glace.(…) Quelquefois je m’y perds, dans les brumes du miroir, dans le reflet indécis de moi, quelquefois même je suis content de m’y perdre, mais quelquefois aussi, j’ai dit au juge, quelquefois aussi je suis en colère contre la brume

img_1480

Lire la suite

Un ange brûle

img_9156

J’ai découvert Tawni O’Dell en 2010 avec son quatrième roman, Animaux Fragiles.

Dans la foulée, j’ai dévoré tous les autres. Sept ans pour attendre de ses nouvelles, c’était un peu long, et j’ai souvent craint de ne plus en avoir… Mais elle nous est enfin revenue avec son nouveau roman, Un ange brûle.

Et Un ange brûle n’échappe pas à la règle : comme dans tous les autres romans de la romancière américaine, son action se situe dans les régions minières de Pennsylvanie, terres dévastées, épuisées et détruites par l’exploitation.

Dove Carnahan, son héroïne, connaît bien cette région : elle y est née. Chef de la police locale, après avoir gravi les échelons, elle doit faire face à un crime sordide qui secoue la petite communauté de Buchanan : une jeune fille a été retrouvée morte, à moitié brûlée, sur les anciennes terres minières abandonnées de Campbell’s Run, recouvertes de « fractures fumantes (qui) ont déchiré la surface ». Ici, pendant des années, un feu de mine a tranquillement grignoté les entrailles de la terre avant de gagner sa surface, créant des entonnoirs qui peu à peu ont englouti la ville.

Bientôt l’identité de la jeune fille ne fait plus de doute, et l’enquête s’ouvre au sein de sa famille, les Truly, clan pauvre, alcoolique, malfaisant, qui tire sa force d’une grand-mère manipulatrice, Miranda et de ses deux fils Eddie et Clark. On traverse le miroir d’un idéal américain pour pénétrer dans une Amérique prolétaire, nourrie de la culture de la téléréalité à grand renfort de paquets de chips XXL et de packs de bière, loin des clichés pailletés que nous connaissons.

Chez les Truly,

(on) zigzague à travers le labyrinthe de voitures et de camionnettes à plateau garées n’importe comment sur un terrain déjà encombré de carcasses automobiles, d’appareils ménagers déclassés, de piles de pneus usés, de bicyclettes dépouillées de leurs accessoires amovibles, d’un portique à balançoires rouillé et d’un vieux canapé dont la toile déchirée laisse émerger des bouts de mousse grignotée ou, de temps en temps, le museau palpitant de quelques rongeurs

dscf4255

Quelle était la place de Camio, brillante élève, passionnée de psychologie, amoureuse  de Zane, jeune homme de bonne famille, qui ambitionnait de partir étudier à l’université loin de sa famille ? Qui pouvait lui vouloir du mal, ici ou à Buchanan ?

Lire la suite